Ouvrir l’Évangile de l’Ascension du Seigneur selon Matthieu 28,16-20

1ière clef : Le texte

2e clef : La place du texte

Dans le plus long des évangiles, le récit post-pascal est aussi bref que celui de Marc. Seuls les quelques versets au sujet de la garde soudoyée (11-15) séparent d’un côté ce qui était lu dans la veillée pascale, où seules deux femmes sont concernées (28,1-10), et de l’autre côté la péricope de ce jour où Jésus est vu par onze disciples. Elle conclut déjà l’évangile selon Matthieu.

Celle-ci raconte d’abord que le déplacement en Galilée est accompli. D’importance majeure, il fut 3 fois annoncé : la 1ière fois par Jésus sur le chemin vers Gethsémani (26,32), la 2e fois par l’ange au tombeau (28,7), la dernière fois de la part du Ressuscité à l’adresse des femmes venues au tombeau : N’ayez pas peur. Allez annoncer à mes frères qu’ils s’en aillent dans la Galilée, là, ils me verront (28,10). Cette manière de composer le récit démontre au mieux que même l’argent versé aux gardes est incapable de s’opposer à l’urgence pascale qui  finit par faire brèche en direction des Nations.

Il reste à Mt de souligner la seigneurie de Jésus et de rejoindre la solidité du commencement où le ‘Dieu-avec-nous’ (l’Emmanuel) devait baptiser dans l’Esprit en enseignant la nouveauté des commandements.  En mettant les choses ainsi, Mt réussit à condenser dans cette finale ses thématiques principales en les ouvrant sur l’avenir.

3e clef : Des annotations

Onze : On l’a dit : 11 est le chiffre qui fait signe d’une incomplétude puisqu’il manque « 1 » pour faire 12. Le chiffre concerne les disciples qui, au v.19 sont invités à « faire disciples ». Ainsi le groupe de ceux qui doivent achever l’œuvre du Messie est marqué par l’imperfection numérique laquelle doit donc agir comme un stimulant plutôt que le paralyser d’inquiétude.

Disciples : sont 6×12 fois chez Mt. Ils apparaissent la 1ière fois à l’introduction solennelle au discours sur la montagne (5,1), comme s’ils avaient toujours été là! Le mot grec « mathètès » désigne celui qui apprend; leur présence ici comme là fait du récit matthéen une immense inclusion comprenant l’ensemble de l’œuvre de Jésus. Celle-ci aboutit ici au moment où l’unique Enseignant (23,8) rend les disciples enseignants-gardiens de son propre enseignement.

Galilée : De par ses 18 mentions (chiffre du vivant), Mt fait de la Galilée la référence principale de son récit, cette Galilée qui, grâce à la citation d’accomplissement introduisant la proclamation (4,15), reçoit le nom Galilée des nations. C’est la terre où le Vivant commence (4,12-25) et achève son œuvre.

4   Montagne : Quant à sa situation géographique, Mt ne laisse aucune indication. Mais parmi les 16 mentions du mot, 7 font saisir les contours symboliques de ce lieu. Notre traduction : que Jésus leur avait désignée, veut rendre la précision du verbe tassô, mot unique dans Mt, qui renvoie à ce qui précède :

⇒         4,8 : quand le diable emmène Jésus sur une très haute montagne, en lui montrant tous les royaumes du monde et lui dit : tout ceci je te donnerai, celui-ci lui répond : devant le Seigneur ton Dieu tu te prosterneras et à lui seul tu rendras un culte (4,10); (voir note 5)

⇒         5,1     : lieu de l’enseignement derrière lequel se tient l’Horeb de Moïse;

⇒        14,23 : lieu de prière dans la solitude;

⇒        15,29 : lieu où les foules viennent vers Jésus : guérisons et pain partagé;

⇒         17,1  : lieu de la transfiguration où 3 des disciples ont été introduits dans le mystère du Christ;

⇒        24,3   : un lieu où des questions se posent;

⇒         24,16 : un lieu de refuge.

Se prosterner : 15e mention du verbe, elle complète la valeur numérique de l’abrégé du Nom divin: YaH. Se prosterner est un geste de vénération qui revient au seul Seigneur. Dans Mt, qui sont les prédécesseurs de ces disciples?

⇒     Les 1ers prosternants sont les représentants des Nations (les mages venus            d’Orient 2,11).

⇒    Des personnes demandant une guérison (8,2; 9,18; 15,25).

⇒    Ceux de la barque en mer  quand Jésus et Pierre les rejoignent (14,33).

⇒    La mère des fils de Zébédée   demandant pour eux les meilleures places (20,20).

⇒    Les femmes au matin de Pâques portant la Bonne Nouvelle aux disciples, quand Jésus les rencontre (28,9).

Ceux qui ne se prosternent pas sont : Hérode devant le roi des Juifs nouveau-né (2,23); Jésus devant le diable en échange de tous les royaumes du monde (4,10).

Douter : Mt est seul dans le NT à employer ce verbe qui, rare, n’a pas bonne presse dans l’AT (Ps 119,113). Il l’emploie ici pour les disciples qui en même temps se prosternent; et en 14,31, avant que les disciples dans la barque ne se prosternent, Jésus pose cette question à Pierre : Minicroyant, pourquoi as-tu douté? – Le geste peut donc ouvrir le cœur à l’approche de Jésus remettant à ceux qui doutent non seulement sa propre mission mais encore la promesse d‘être avec eux. Le Seigneur ne se remet pas à des compagnons sûrs. Il termine sa mission comme il l’a commencée. À Jean qui lui dit : Moi, j’ai besoin d’être baptisé par toi, et toi, tu viens auprès de moi ? il répondit : Laisse maintenant, car ainsi nous convient-il d’accomplir toute justice (3,14-15). – L’approche de Jésus traverse le le doute des disciples ; il sait que la « faiblesse de croire » ne survient pas dans la prison des certitudes. Mais il leur rappelle l’autorité qui lui fut donnée.

Autorité : Comme pour rappeler les 10 « dires » du créateur et les 10 « paroles » du donateur de la Loi, Mt la mentionne 10 fois.

⇒     Par celle-ci, la 10e, Jésus affirme à la fois qu’elle est don et universelle.

⇒     Elle répond, après la mort de Jésus, à la question des autorités religieuses qui précède (21,232.24.27) : par quelle autorité tu fais cela et qui te l’a donnée ?

⇒     10,1 : Jésus donne autorité aux 12 de chasser les esprits impurs et de guérir toute maladie.

⇒     9,8 : Les foules glorifièrent Dieu qui avait donné une telle autorité aux hommes.

⇒     9,6 : Jésus affirme l’autorité du fils de l’homme de remettre les péchés par la guérison du paralytique.

⇒     8,9 : seule mention qui ne concerne pas Jésus.

⇒    7,29 : À la fin du discours sur la montagne :Les foules sont frappées par son enseignement, car il les enseignait comme ayant autorité et non comme leurs scribes.

Enseigner et guérir – non seulement les corps – manifestent l’autorité de Jésus laquelle est reconnue comme un don.

8   Ciel et terre : expression de totalité, telle qu’elle se trouve au début de la Bible pour désigner tout ce qui est créé (Gn 1,1). – Chez Mt elle apparaît ainsi à ces endroits :

⇒     5,18      :   …jusqu’à ce que passent le ciel et la terre, un seul iota ou un seul trait ne passera pas de la Loi jusqu’à ce que tout soit arrivé.

⇒     6,10 :    Dans le ‘Notre Père’.

⇒     11,25 :  Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre – suivi au v.27 par : tout m’a été livré par mon Père.

⇒     24,35 :  Le ciel et la terre passeront, or mes paroles ne passeront pas.

9   Faire disciple (mathèteuô) : verbe rare dans le NT (3 fois chez Mt, et en Ac 14,21), à l’actif au sens de « être disciple de, instruire », au passif « recevoir des leçons ». Il exprime dans le judaïsme, donc aussi chez Mt, le rapport spécifique entre le Rabbin et la personne qui veut s’instruire (= devenir disciple). On le trouve à la fin de l’enseignement en paraboles où Jésus dit aux disciples : Aussi tout scribe, fait disciple du royaume des cieux, est semblable à un maître de maison qui jette dehors de son trésor du neuf et du vieux. (13,52) En 27,57, Joseph d’Arimathie est mentionné comme ayant été « fait disciple » de Jésus.

>         ‘Disciples’ ne sont pas seulement les douze disciples du Jésus terrestre, mais ‘devenir disciple’ arrive partout où sa puissance s’effectue parmi les humains et où ses commandements sont gardés. C’est pourquoi l’ordre de mission du Ressuscité est transparent pour le temps présent. Il ne s’adresse pas seulement aux onze apôtres au début de l’histoire de l’Église. Les apôtres sont plutôt des figures d’identification pour tous et toutes les disciples de tous les temps auxquels s’adresse la mission du Ressuscité de la même manière » (U.Luz, Das Evangelium nach Matthäus, EKK I,4, p.443s).

>         Remarquons que « baptiser » et « enseigner » explicitent la mission « faire disciple ».

10    Nations : Même fréquence que le verbe « se prosterner ». Et la 1ière mention, en 4,15, parle de la Galilée des Nations.

>        On se souviendra du récit de la 1ière mission des douze : Vers un chemin de Nations ne vous en allez pas, dans une ville de Samaritains n’entrez pas (10,5).

11   Baptiser dans le Nom : La disposition choisie du texte permet de mieux percevoir le sens commun du verbe « baptiser » : immerger, plonger. Ici, le Nom remplace de toute évidence l’eau, le souffle et le feu qui s’attachent à ce verbe au long du 3e chap. (Jean Baptiste); ce 7e emploi du verbe lui donne pour la 1ière fois le Nom pour complément.

Dans la Bible le nom n’est jamais une simple étiquette, tout comme une icône dans l’Eglise de l’Orient n’est une simple peinture. Le Nom représente l’être nommé (et c’est pourquoi l’humain, en nommant les animaux, ne trouve parmi eux aucun à son niveau : Gn 2,19-20).

Aussi le nom est-il toujours celui de l’unique, il rend compte de l’unicité de chacun-e. Ne peut être entendu que celui qui appelle ce nom-là. –

C’est pourquoi aussi, pour la foi juive, le Nom de Dieu est imprononçable : ce que l’on écrit n’est pas ce que l’on entend et vice versa, car connaître le Nom de quelqu’un, c’est avoir prise sur lui.

>        Tout cela fait penser que « immerger dans le Nom » accomplit le baptême d’eau ; c’est le 1er contenu de la mission de « faire disciples ».

Que peut vouloir dire « être plongé dans le Nom »? La symbolique de l’eau et du feu aide à comprendre qu’il s’agit d’un passage nécessaire, passage de la mort à la vie, une vie selon ce que je vous ai commandé (v.20). Mt montre un espace ouvert entre le Père, le Fils et l’Esprit où la cohésion est le don réciproque.

>       du Père et du Fils et du saint Esprit : C’est une formule du rite baptismal, très probablement venue de la pratique des communautés syriennes (d’où viendrait Mt), lesquelles pouvaient être au courant de ce que nous lisons au 3e chap. de Mt. La dimension trinitaire est clairement présente dans le récit du baptême de Jésus, mais elle ne se trouve qu’ici sa formulation.  En 2 Co 13,13, une autre formule « trinitaire » importante : La grâce du Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu, et la communion du Saint Esprit soient avec vous tous.

12  Enseigner : Les 14 mentions affirment la puissance (YaD hébreu) de l’enseignement de Jésus, déjà exprimée par son autorité. Un sommaire au début de son activité dit : Il parcourait la Galilée entière, pour enseigner dans leur synagogues, clamer la bonne nouvelle du royaume, guérir toute maladie et toute faiblesse dans le peuple (4,23) – suivi aussitôt par le grand enseignement sur la montagne.

>         Justement, c’est de l’enseignement du seul enseignant (23,8) qu’il s’agit ; Jésus ne demande pas, comme le fait remarquer U. Luz (p.454), d’annoncer « l’évangile », ni la conversion en vue de la rémission des péchés (Lc 24,47). Ils ne doivent pas être témoins de la résurrection (Ap 1,22), ni proclamer comme Paul la seigneurie du Christ, mais enseigner à garder ce qu’il a commandé.

>         Autrement dit, ils doivent assurer que «l’affaire Jésus continue», lui qui est depuis le début du récit ‘Emmanuel’, présence de Dieu.

13  Garder tout ce que j’ai commandé : L’injonction ne saurait être plus authentiquement juive. Elle s’éclaire surtout par ces 3 endroits :

⇒         5,17 : Ne pensez pas que je vienne détruire la loi et les prophètes. Je ne viens pas détruire, mais accomplir.

⇒         7,21 : Ce n’est pas quiconque me dit : Seigneur, Seigneur! qui entrera au royaume des cieux, mais qui fait la volonté de mon père dans les cieux.

⇒         19,16-17: Maître que ferai-je de bon pour avoir la vie éternelle ? – Jésus lui dit: Si tu veux entrer dans la vie, garde les commandements. Suivent les paroles 5 à 10 du décalogue.

Ces mentions attachent indéfectiblement les enseignements de la première et de la nouvelle alliance qui partent ensemble, de cette troisième montagne vers toutes les nations. Elles attachent tout autant la pratique chrétienne au statut de baptisé.

14   Moi, avec vous, je suis : Rappelons d’abord : « Moi, je suis » est le Nom divin révélé à Moïse. Or Mt vient de parler d’un baptême dans le Nom. Il le met dans la bouche de Jésus, mais en associant à ce Nom 2 mots : « avec vous ». C’est un rappel de l' »Emmanuel », le nom même de Jésus au début du récit (1,23).

15    …tous les jours, jusqu’à l’achèvement de l’ère : Nous avons là le rapprochement étonnant entre deux durées : l’une à notre mesure : tous les jours, donc chaque jour, et l’autre au-delà de notre portée : l’achèvement de l’ère. Autrement dit, toute inquiétude quant à la fin des temps s’en trouve abolie puisque la présence du Ressuscité « avec nous » est promise à la mesure de notre existence quotidienne.

4e clef : Des questions

  1. Mt ne parle pas du départ de Jésus, mais il met dans sa bouche au moment où son récit s’achève : Voici, avec vous, je suis tous les jours…Comment comprends-tu cela ?
  2. Autre étonnement : Ils se prosternèrent. Or ils doutèrent. Qu’en penses-tu ?
  3. Que veut dire : faire des disciples ?
  4. Qu’est-ce qui peut justifier les 4 « tout » dans cette finale ?
  5. Les 11 vont vers la Galilée; ils sont invités à faire des disciples toutes les nations. Quel est le souci s’exprimant par cette invitation ?
  6. Enseignez-leur à garder tout ce que je vous ai commandé. À ton avis, pourquoi est-ce la dernière recommandation que Jésus fait aux disciples chez Mt ?

Auteure : Dorothée Bauschke (1932-2019) qui a proposé durant plusieurs années des « Ateliers Évangile » à Bruxelles

 

 

Il est avec nous, tous les jours,
jusqu’à la fin des temps,
le Christ, notre espérance.

Il s’est greffé dans notre chair,
Il s’est perdu dans notre nuit,
Il s’est vêtu de notre mort,
Il s’est heurté à notre absence,
Il s’est brisé à nos refus.

Il s’est dressé d’entre les morts,
Il a surgi dans la lumière,
Il a ouvert l’étau du temps,
Il resplendit au fond des cœurs,
Il nous entraîne vers le Père.

Il est avec nous, tous les jours,
jusqu’à la fin des temps,
Il est vivant, il est Seigneur,
et nous vivons.

Sébastien Antoni

Lien vers l’homélie-BD